Elections en Turquie : une surprise, vraiment ?

L’AKP est sorti des élections du 1er novembre 2015 avec une majorité absolue. Un peu moins de 49,5 % des voix pour 317 sièges (sur 550). Ces élections ont une nouvelle fois permis de mettre en évidence l’incapacité de la grande majorité de la presse occidentale à poser un regard objectif dès lors qu’il s’agit de couvrir la vie politique en Turquie.

Ainsi, la grande majorité de la presse occidentale annonçait le déclin de l’AKP, mais celui-ci a finalement obtenu un de ses meilleurs scores, après 3 mandats consécutifs depuis 2002. Surtout, elle est – avec l’opinion publique qu’elle contribue à façonner – la seule à être surprise par ce résultat. Et c’est normal : elle ne connaît pas la Turquie, n’est pas intéressée par le fait de connaître la sociologie de la Turquie et couvre la Turquie avec des lunettes teintées idéologiquement au lieu d’informer.

Ce n’est pas la première fois que la grande majorité de la presse occidentale se trompe sur la Turquie. Des médias comme The Economist, The New York Times, Le Monde, The Guardian, suivis par une flopée d’autres, annoncent la fin de l’AKP et d’Erdogan depuis 4 élections au moins. Il est temps que cette presse fasse son aggiornamento dans sa façon de traiter l’actualité turque : elle doit diversifier ses sources d’information et en particulier s’atteler à une véritable compréhension du succès de l’AKP ainsi que des motivations de ses électeurs, systématiquement présentés comme des égarés. Cette forme de couverture journalistique frise la désinformation.

Cela fait par exemple des mois qu’on lit qu’“Erdogan a rompu le cessez-le-feu avec le PKK et bombarde les Kurdes”. Or, c’est le PKK qui a rompu le cessez-le-feu[1] et une bonne partie de l’électorat de l’AKP est kurde. D’ailleurs, ce 1er novembre 2015, l’AKP a non seulement réussi à regagner 1,8 million de voix turques perdues en juin au profit du MHP, mais il est aussi parvenu à regagner 1,2 million de voix kurdes perdues en juin au profit du HDP.

Le fait qu’une bonne partie des Kurdes de Turquie votent pour l’AKP n’a rien de surprenant, dans la mesure où ce parti a, en 13 ans, mis un terme à la négation du fait kurde et réalisé des réformes importantes dans le sens du respect des droits civils, politiques et culturels de cette population. Cette observation est aisément vérifiable[2].

La réalité de l’électorat turc ne se résume pas à ce qu’on peut lire sur Twitter. Les réseaux sociaux offrent un miroir déformant de la réalité sociologique de ce pays. Il y a une sur-représentation d’une certaine intelligentsia, des milieux socio-économiquement et historiquement favorisés et des opposants (souvent viscéraux) à l’AKP en général, à Erdogan en particulier. Dans sa grande majorité, la presse occidentale se complait dans le confort de cette micro-réalité, ce qui immanquablement lui fait faire fausse route dans le diagnostic des rapports de force politiques dans ce pays.

Dans sa grande majorité, la presse occidentale se focalise sur Erdogan jusqu’à l’obsession. Bien sûr, il est le véritable leader du parti au pouvoir depuis 13 ans. Bien sûr, il est le président de la République. Bien sûr, il rythme grandement la vie politique en Turquie. Il est donc naturel que la couverture médiatique le cible en particulier. Mais les dynamiques de ce pays ne se résument pas à sa personne. Il est même l’arbre qui cache la forêt.

Il est par exemple plus que temps d’informer l’opinion publique occidentale sur les multiples acteurs qui agitent et déstabilisent la Turquie. Qu’est-ce que le PKK ? Qu’est-ce que le DHKP-C ? Qu’est-ce que le Mouvement Gülen ? Jusqu’ici, la grande majorité de la presse occidentale ne s’intéresse pas à ces questions pourtant importantes ou alors elle les traite de façon anecdotique et superficielle. Cette paresse journalistique est d’autant plus flagrante que la moindre emplette de l’épouse du président Erdogan est, elle, passée au peigne fin.

En se focalisant sur l’AKP et Erdogan, on produit l’effet contraire à celui recherché : une bonne partie de l’électorat ressent la diabolisation de l’AKP et d’Erdogan comme une diabolisation de la Turquie et comme la traduction d’un agenda hostile au pouvoir civil et démocratiquement élu. Dans un pays qui a quitté le système du parti unique en 1950 et qui a connu des coups d’Etat (complaisamment observés par l’Occident) en 1960, 1971, 1980, 1997, un quasi-coup d’Etat en 2007 et une procédure d’interdiction de l’AKP qui a failli se solder par sa fermeture en 2008, ce ressenti doit être pris au sérieux.

Le parti-pris de la grande majorité de la presse occidentale maintient par ailleurs les partis d’opposition, tous sans exception, dans une indolence programmatique. L’AKP apparaît donc, malgré ses défauts, à la fois comme un mouvement à protéger contre les ingérences étrangères et comme le seul parti de nature à proposer un projet de société garantissant une stabilité et une poursuite de la croissance économique. Pour toutes ces raisons, cette presse occidentale, dans sa grande majorité, doit revenir à une pratique davantage conforme aux principes de déontologie journalistique (au premier rang desquels la recherche de la vérité), ce qui ne veut évidemment pas dire qu’elle doit faire campagne pour Erdogan.

[1] http://blog.saygin.eu/2015/08/13/la-turquie-prise-au-piege-de-la-guerre-civile-en-syrie/

[2] http://blog.saygin.eu/2011/12/16/la-turquie-doit-resoudre-son-probleme-kurde/